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ENTREVUE RENÉE NWOES : AUTRICE DU RAPPORT "SOIGNER SANS DOMINER"

Égides publie « Soigner sans dominer : repenser la santé mentale LGBTQI+ à partir des pratiques de soins locales africaines », un rapport de recherche mené dans le cadre du projet Pour Moi, Pour les Autres. Rencontre avec son autrice, Renée Nwoes.

Le rapport

Les cercles de parole. La musique, la danse. Les rituels. Les familles qu'on se choisit, les solidarités qu'on organise sans attendre que quelqu'un les autorise… ça aussi c'est la santé mentale.

« Soigner sans dominer » explore la santé mentale des personnes et militant·es LGBTQI+ en Afrique centrale et de l'Est, et les pratiques de soin que les communautés ont développées elles-mêmes. Il s'appuie sur des groupes de discussion, des entretiens individuels et un questionnaire menés auprès d'activistes, de personnes concernées, de professionnel·les de santé mentale et de chercheur·es.

Le rapport met en lumière la richesse des savoirs de soin, l'importance d'un accompagnement respectueux de chaque personne, et la force de l'entraide entre pair·es. Il se conclut par des recommandations adressées aux organisations, aux professionnel·les de santé, aux bailleurs de fonds et aux mouvements communautaires.

Il a été présenté lors du salon en ligne « Ma santé mentale, ma priorité ! » le 15 octobre 2026, pendant le mois de la santé mentale.


Entretien avec Renée Nwoes, autrice du rapport

Renée Nwoes

Pourquoi le titre « Soigner sans dominer » ? Que signifie, concrètement, soigner sans dominer ?

Parce que beaucoup de personnes rencontrées lors des groupes de discussion et des entretiens individuels ont vécu le soin comme une domination de plus. Pour certaines, le soin a pris la forme d'une tentative de « guérison » de leur orientation sexuelle. Un·e participant·e en RDC l'a résumé ainsi :

On m'a proposé de prier pour guérir. Ce n'était plus un soin, c'était une correction.

anonyme RDC

Soigner sans dominer, c'est d'abord ne jamais chercher à corriger une identité. C'est reconnaître que la souffrance vient surtout de la violence, du rejet et de la criminalisation, et non de l'orientation sexuelle ou de l'identité de genre : c'est l'environnement hostile qui est responsable du mal-être et de la douleur.

Trop souvent, la ou le professionnel·le de santé se place en juge et condamne l'autre dans son identité. Elle ou il devrait au contraire être un·e partenaire, et non un·e expert·e qui sait mieux que la personne : écoute sans jugement, confidentialité réelle, respect des savoirs que les personnes ont construits sur elles-mêmes, de leurs pratiques culturelles et spirituelles.

Quels sont les principaux constats du rapport ?

La recherche a été menée dans 8 pays d'Afrique centrale et de l'Est, auprès d'environ 200 personnes. J'en retiens trois constats.

D'abord, la détresse est quasi universelle : 93,3 % des répondant·es au questionnaire ont déjà vécu un mal-être ou une détresse psychologique. Elle est liée à la discrimination (90,3 %), à la précarité économique (80,6 %) et au rejet familial et social.

Ensuite, le système de soin formel reste peu sûr : près de 4 personnes sur 10 n'ont jamais consulté, par peur d'être jugées, pathologisées ou exposées, ou faute de moyens.

Enfin, et c'est le constat le plus porteur d'espoir, les communautés ont développé leurs propres ressources : groupes de parole, pair-aidance, art, danse, spiritualité. 83,3 % des participant·es y ont déjà eu recours. Les membres de la communauté ont développé des mécanismes d'autosoin qui agissent comme des contenants protecteurs. Le soin existe déjà ; il faut le reconnaître, le légitimer et le soutenir.

Et les thérapies de conversion font assez de mal : il est impératif d'y mettre un terme.

Comment les militant·es LGBTQI+, régulièrement exposé·es aux violences et à la détresse des personnes qu'iels accompagnent, peuvent-iels préserver leur propre santé mentale ?

Première étape : ne plus considérer le repos comme une trahison de la cause. « On s'oublie beaucoup dans le combat », m'a dit un activiste. Or on ne peut pas porter les autres durablement si on s'effondre soi-même.

Concrètement : s'accorder des pauses réelles, partager les dossiers les plus lourds plutôt que de les porter seul·e, et avoir un espace pour déposer ce qu'on entend, entre pair·es ou avec un·e professionnel·le allié·e.

Mais ce n'est pas qu'une affaire individuelle : les organisations doivent inscrire le droit au repos et au retrait dans leur fonctionnement, faire tourner les responsabilités et prévoir des temps de soutien collectif. Le militantisme est aussi une source de sens et de force. Il faut le protéger pour qu'il le reste.

Il faut pouvoir le dire haut et fort : le repos est militant.

Comment organiser un groupe de parole sur la santé mentale entre pair·es, sans passer par des expert·es ? Quelles précautions prendre ?

C'est tout à fait possible : c'est même le premier recours de beaucoup de personnes rencontrées. Quelques précautions essentielles :

  • choisir un lieu sûr, physique ou en ligne, avec des outils sécurisés ;
  • poser ensemble des règles claires dès la première rencontre : confidentialité, consentement, non-jugement, droit de se taire ou de partir ;
  • désigner une personne facilitatrice, en faisant tourner ce rôle, chargée de veiller au cadre et à la circulation équitable de la parole ;
  • rester dans le partage d'expériences, sans poser de diagnostic ni prodiguer de conseils imposés encore de d’imposer ces méthodes de guérison;
  • prévoir à l'avance vers qui orienter une personne en crise, par exemple en cas d'idées suicidaires : un.e professionnel.le allié.e identifié.e, une ligne d'écoute, une personne de confiance ;
  • prendre aussi soin des facilitatrices et facilitateurs, qui absorbent beaucoup, leurs donner des espaces de décharge émotionnelle.

Quelles recommandations adresses-tu aux professionnel·les de santé ? Et aux bailleurs de fonds ?

Aux professionnel·les de santé : se former en continu aux réalités LGBTQI+ et adopter une posture d'écoute, de non-jugement et d'humilité culturelle. Le monde évolue à une vitesse fulgurante, les identités aussi : il faut savoir s'adapter, se documenter et rester bienveillant·e, même face à l'inconnu. Il faut également garantir une confidentialité absolue et refuser toute forme de « correction ».

Je les invite aussi à travailler avec les organisations communautaires plutôt qu'à côté d'elles. Ces organisations facilitent souvent l'accès à des formations pour se mettre à jour et s'informer sur les avancées de la communauté.

Aux bailleurs de fonds : financer de façon flexible et pluriannuelle les espaces de soins communautaires, et pas seulement les consultations individuelles. Il faudrait aussi reconnaître les pratiques non biomédicales et africaines comme du soin.  Intégrer l'autonomie économique des activistes, car on ne peut pas parler de bien-être à personne qui n'a pas de quoi manger. Évaluer les projets aussi à partir des récits, pas seulement des chiffres. Inclure les professionnel.les de santé mentales communautaires dans les projets car iels sont les mieux placé.e.s à  comprendre le matériel clinique mis à leurs dispositions par leurs pairs.

En somme, passer du contrôle à l'accompagnement.


Ce rapport a été réalisé dans le cadre du projet Pour Moi, Pour les Autres, mis en œuvre par Égides, le Mouvement pour les Libertés Individuelles (MOLI) et l'Association pour la Valorisation de la Femme (AVAF), avec le soutien du gouvernement du Canada par l'intermédiaire d'Affaires mondiales Canada, du fonds Agir ensemble pour l'inclusion (AGIRI), d'Equitas et du Réseau Dignité Canada.

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